
De la récupération des eaux grises à la prise en compte des flux dès la conception des aménagements, nos experts présentent les solutions qu’ils déploient pour limiter le gaspillage de l’eau, optimiser son usage et en préserver la qualité, mais aussi pour rendre nos villes plus résilientes face au changement climatique.

Emmanuelle Ciota,
Innovation Project Manager Neobuild GIE
« L’eau incarne le plus grand paradoxe de notre époque. Source de vie essentielle, mais aussi source de conflits, elle a accompagné l’humanité tout au long de son histoire. Tantôt rare lors des sécheresses, tantôt excessive jusqu’à provoquer des inondations, sa disponibilité fluctue selon les régions et les saisons. Après une année 2024 marquée par des pluies abondantes dans nos régions, il peut sembler difficile d’imaginer une raréfaction de cette ressource. Et pourtant, ce risque persiste.
Omniprésente dans tous les secteurs, l’eau est bien plus qu’un simple besoin vital. Elle nous hydrate, soutient l’agriculture et joue un rôle clé dans l’industrie, qu’il s’agisse de la fabrication des produits finis, des procédés de production ou du nettoyage. La question centrale qui se pose alors est celle de sa qualité.
Dans le secteur du bâtiment, des solutions technologiques existent pour une gestion plus responsable de l’eau. Cependant, elles se heurtent encore aux réalités économiques et aux impératifs de rentabilité. De manière encourageante et dans le contexte européen, une prise de conscience émerge autour de l’usage de l’eau. Au Luxembourg, cela se manifeste par un soutien à la mise en place de projets pilotes.
Ces initiatives visent à démontrer l’efficacité et les bénéfices de la réduction de la consommation d’eau, tout en adaptant sa qualité en fonction des usages, sans risque pour la santé des consommateurs.
Il est à espérer que la réutilisation de l’eau dans nos foyers conscientisera les citoyens sur la composition des produits qu’ils utilisent au quotidien, contribuant à améliorer la qualité de l’eau. Selon le World Resources Institute, le Luxembourg se classe 49e sur 164 pays en matière de stress hydrique de base, il est donc grand temps de faire de l’eau une priorité et de lui rendre une place centrale au sein de notre société. »

Yves Biwer,
Directeur coordinateur du projet Metzeschmelz chez Agora
« Un des objectifs du projet Symbiosis qui sera mis en place sur le site Metzeschmelz est de préserver environ 200 000 m³ d’eau potable par an, soit une réduction de la consommation d’au moins 25 %.
Nous prévoyons pour cela de récupérer les eaux grises en vue de les substituer à l’eau potable pour des usages secondaires comme les toilettes ou l’arrosage des plantes. Les eaux de pluie collectées dans des bassins de rétention pourront éventuellement aussi alimenter le réseau d’eau non potable.
La question se pose encore de savoir si le traitement de ces eaux grises se fera dans un système centralisé à l’échelle du quartier ou dans des unités de traitement décentralisées, propres à chaque bâtiment. Cette option permettrait d’intégrer progressivement les solutions les plus avancées technologiquement, au fil des constructions.
Compte tenu de l’ampleur du projet – 63 ha et un potentiel de 10 000 habitants –, nous considérons qu’il s’agit d’une occasion unique d’expérimenter des approches innovantes et de développer des stratégies durables pour l’avenir.
C’est pourquoi notre réflexion s’inscrit dans une approche holistique regroupant l’ensemble des flux qui vise à optimiser l’impact environnemental et économique du projet. Nous analysons les interactions entre l’eau, l’énergie, les déchets et l’alimentation pour créer une véritable symbiose. Par exemple, la chaleur des eaux usées ainsi que l’extraction de la chaleur pour la production de froid pourraient contribuer au réseau de chauffage urbain. »

Thomas Biendel,
Directeur du service Hydrologie chez LSC360
« La gestion de l’eau doit être intégrée dans les réflexions très en amont des projets d’aménagement, au moment d’établir les plans directeurs, voire les plans d’aménagement généraux (PAG). C’est essentiel pour anticiper les contraintes qui peuvent surgir lors du développement d’un projet et l’optimiser que ce soit sur le plan financier, sur le plan urbanistique ou pour les usagers, dans l’objectif d’un développement résilient à tous points de vue.
Un autre point important concerne l’application de la directive-cadre européenne sur l’eau (datant de 2000). Transposée dans la loi de 2008 au Luxembourg, elle est aujourd’hui encore loin d’être appliquée dans son intégralité. Par exemple, nous sommes aux prémices des études d’impacts sur les masses d’eau dans les projets.
Les choses évoluent toutefois dans le bon sens : de plus en plus de projets sont pris en main bien en amont par des experts de la gestion des eaux. Pour ce qui est des impacts, on voit de plus en plus de biologistes et écologistes se pencher sur ces sujets en collaboration avec les spécialistes de la construction et de l’aménagement. Les futurs projets auront pris en compte les impacts, les auront réduits, voire supprimés, ou au moins compensés. C’est ainsi que les masses d’eau du Luxembourg pourront (enfin) atteindre le bon état écologique. Actuellement 0 % de ces masses d’eau l’atteignent. Cette approche devrait se renforcer dans les années à venir. Ce sera un grand défi pour les acteurs du secteur de s’adapter à cette nouvelle façon de voir les choses, mais les compétences et les moyens sont là pour le relever. »

Jordan Adans,
Architecte et urbaniste-aménageur, associé-gérant chez E-cone
« Lorsque nous planifions un projet urbanistique, nous réalisons très tôt une modélisation complète du site qui reprend tous les bâtiments et toutes les infrastructures prévus. L’objectif est d’identifier et d’anticiper d’éventuels problèmes liés à l’écoulement des eaux ou aux éventuelles crues projetées (niveaux HQ).
Grâce à des logiciels comme Covadis, nous pouvons simuler le parcours de l’eau du point le plus haut au point le plus bas du terrain, ce qui nous permet de repérer les zones où l’eau pourrait s’emmagasiner et causer des dommages. Ainsi, dès la phase de conception, nous pouvons ajuster certains éléments du projet, comme la hauteur des chaussées, l’accès aux rampes des sous-sols ou leur aménagement, afin de garantir leur mise en sécurité (hors eau) en cas d’inondation.
Traditionnellement, ce logiciel est utilisé par les bureaux d’ingénieurs, mais en tant qu’urbanistes, nous avons choisi de l’utiliser dès les premières esquisses de manière à s’assurer d’un développement cohérent du projet, à prévenir d’éventuels problèmes techniques qui pourraient survenir plus tard et à ne pas avoir à modifier en profondeur les projets alors qu’ils sont déjà bien avancés. L’avantage est que nous gagnons du temps et assurons une meilleure maîtrise du projet, en restant fidèles à sa vision initiale. »

Xavier Duboisdendien,
Fondateur de Duboisdendien sarls
« L’eau de pluie, qui est gratuite et accessible à tous, peut être récupérée et réutilisée grâce à des solutions adaptées.
Les toitures végétales, par exemple, réduisent les risques d’inondation en retenant l’eau et limitent la création d’îlots de chaleur urbains en favorisant l’évapotranspiration. Elles contribuent également à la qualité de l’air et de l’eau rejetée dans les réseaux en fixant les poussières et les polluants dans les plantes quand il pleut.
Parallèlement, les eaux pluviales peuvent être collectées sur les routes via des caniveaux intégrant un système de décantation et de filtration qui permet d’éliminer les sédiments, hydrocarbures et huiles rejetés par les véhicules, évitant ainsi leur dispersion dans les ruisseaux et, à terme, dans l’océan. Une fois traitée, cette eau peut être réutilisée par exemple dans des processus industriels, ce que fait Audi, qui utilise l’eau de pluie issue de nos caniveaux comme matière première dans la fabrication de ses peintures.
Un bon dimensionnement est essentiel, c’est pourquoi nous réalisons des bilans hydrauliques adaptés aux parcelles et aux bâtiments pour une gestion optimale des eaux pluviales, conformément aux exigences réglementaires.
Nous formons également les maîtres d’oeuvre, maîtres d’ouvrage, architectes et bureaux d’études sur la rétention des eaux sur les bâtiments, en collaboration avec l’IFSB. »

Patrick Schintgen,
Sales Manager chez Geberit BV Luxembourg
« Lʼeau est la denrée alimentaire la plus rigoureusement contrôlée : ses paramètres chimiques et microbiologiques, son odeur et sa couleur sont surveillés en permanence pour garantir quʼelle ne comporte aucun risque pour la santé.
Elle contient en effet des micro-organismes qui forment des biofilms. Si ces derniers n’ont la plupart du temps aucun impact négatif sur la qualité de l’eau, ils constituent néanmoins parfois un terrain propice au développement de germes dangereux pour la santé, comme les légionelles, sources de pneumonies, ou les pseudomonas, sources de septicémies et de résistance aux antibiotiques.
Se basant sur les études du groupe de recherche mené par le Pr Hubert Hilbi de l’université de Zurich sur la croissance des légionelles, Geberit a développé des solutions permettant de prévenir ces risques. S’appuyant sur la norme VDI 6023-1, qui exige un renouvellement complet de lʼeau toutes les 72 heures et une température de lʼeau froide ne dépassant pas 25 °C après la vidange de 3 litres, ces solutions adaptent les intervalles de rinçage en fonction de la température afin d’éviter toute prolifération bactérienne, même dans des conditions défavorables. Nous mettons également à disposition des conduites pré-isolées pour assurer une protection thermique efficace.
Notre objectif est clair : proposer des solutions personnalisées pour garantir une eau potable de qualité dans chaque installation, quel que soit son usage. »
Propos recueillis par Mélanie Trélat
Article paru dans Neomag #69 - mars 2025