
L’eau, fil conducteur d’un projet immobilier
Avec l’évolution du climat, des prix et des réglementations, la gestion durable de l’eau devient un sujet de plus en plus stratégique pour les constructeurs comme pour les futurs propriétaires.
Interview de François Lecomte, responsable études chez Thomas & Piron Luxembourg
Pourquoi l’eau est-elle essentielle dans vos projets ?
Avant l’achat du terrain, nous analysons la présence de certaines essences d’arbres, de pâtures marécageuses ou de ruisseaux pour comprendre la nature du sol. Une fois propriétaires du terrain, nous réalisons des essais pour détecter la roche et l’eau souterraine, et ainsi évaluer la capacité portante su sol. Ces essais consistent en des relevés réguliers du niveau de la nappe phréatique, au moyen de piézomètres. Nous le faisons généralement en période hivernale, quand la nappe est au plus haut, de manière à mesurer le niveau maximal de l’eau sous le terrain naturel. Lors du chantier, l’eau est indispensable : les maçons en ont besoin pour travailler, et certains travaux intérieurs, comme le plâtre, sont impossibles en cas de gel.
Vos clients expriment-ils des attentes en ce qui concerne les systèmes de gestion de l’eau ?
La demande n’émane pas souvent des clients mais notre maison expo de Junglinster leur permet de découvrir des solutions comme les citernes de récupération d’eau de pluie associées à des groupes hydrophores chargés de basculer automatiquement de l’eau de ville à l’eau de pluie pour le jardinage, le lavage des véhicules, les chasses d’eau ou encore les lave-linges (à condition d’ajouter des filtres supplémentaires). Une citerne de 5 000 litres est généralement suffisante pour couvrir les besoins d’un ménage moyen, dans le cadre d’une utilisation classique.
Le prix de l’eau est-il un facteur de décision ?
L’investissement initial est rapidement mis dans la balance, mais le prix de l’eau potable a tendance à augmenter et comme chaque commune établit sa propre tarification, il est difficile d’évaluer la durée moyenne d’amortissement d’un système de récupération. Disposant personnellement d’un système de récupération d’eau de pluie, je constate que mes factures sont deux fois moins élevées que celles de ménages similaires. On estime, par ailleurs, que les chasses d’eau représentent environ 25 % de la consommation d’eau annuelle d’un ménage, donc en connectant ses chasses d’eau sur le réseau d’eaux pluviales, on peut déjà réduire d’autant sa facture. Ce type d’installations bénéficie de subventions de l’Administration de la gestion de l’eau (AGE).
Quels autres dispositifs proposez-vous ?
Nous conseillons un adoucisseur uniquement quand les résultats des analyses de qualité de l’eau de la commune le justifient. Son installation doit être prévue dès le début du projet, car la petite place qu’il prend dans le local technique peut être utilisée autrement le cas échéant.
Il en va de même pour le dimensionnement des boilers couplés à des systèmes de chauffage basse température. Ils sont économes en énergie, mais demandent plus de temps que les systèmes à haute température pour réchauffer l’eau. Pour limiter la consommation d’eau chaude sans sacrifier le confort, nous conseillons des robinets éco et guidons nos clients vers des choix durables.
Accompagnez-vous vos clients dans leurs démarches de demande de primes ?
Tout d’abord, nous faisons une veille juridique pour anticiper une éventuelle modification de la réglementation sur les primes. Ensuite, nous pré-remplissons tous les documents nécessaires aux demandes de primes. Certaines étapes restent toutefois à la charge du client : une fois installé dans sa maison, il doit déposer une demande auprès de la Chambre des Métiers pour la réception de son installation. Cette étape vise à contrôler que les réseaux d’eau de pluie et d’eau de ville sont effectivement séparés et que les points d’eau non potable sont clairement signalés. Ce n’est qu’après cette validation qu’ils peuvent envoyer leur dossier et obtenir les subventions étatiques.
Quelles sont les contraintes réglementaires relatives à la gestion de l’eau potable dans les maisons ?
L’une des principales exigences concerne la séparation stricte entre les eaux pluviales et les eaux de ville, afin d’éviter tout risque de contamination. La surface imperméabilisée est également soumise à une réglementation, car elle détermine la quantité d’eau rejetée dans le réseau public. Ce dernier ayant une capacité d’absorption limitée, chaque nouveau développement doit en tenir compte.
Cependant, la construction de maisons implique des surfaces imperméables. Comment éviter la surcharge des réseaux ?
La solution à privilégier reste l’absorption locale. Cela se fait parfois via des bassins de rétention, mais ces derniers, souvent entourés de grillages pour des raisons de sécurité, sont peu esthétiques, ils sont vides une grande partie du temps et peuvent se remplir très rapidement en cas de fortes pluies. Il est aussi possible de favoriser l’infiltration naturelle de l’eau dans le sol grâce à des aménagements adaptés comme les pavés drainants qui absorbent l’eau de pluie et ralentissent son écoulement dans le réseau public en cas de pluies prolongées. Dans certains projets, comme notre lotissement de Junglinster, nous avons opté pour des toitures végétalisées intensives. Elles peuvent être connectées à des citernes d’eau de pluie moyennant une filtration très fine. Une telle toiture doit être planifiée dès la conception car le substrat, la végétation et la retenue d’eau ajoutent un poids conséquent sur les fondations et les structures porteuses, qui doivent être dimensionnées en fonction. Une autre alternative, encore rare au Luxembourg, est l’installation de citernes temporisées. Déjà utilisées en France, elles stockent jusqu’à 10 000 litres d’eau et en libèrent une partie de façon différée, limitant ainsi la surcharge des réseaux publics en cas de fortes pluies.
Mélanie Trélat
Article tiré de Neomag #69 - mars 2025